
Pierre Nadeau : « Nous sommes arrivés au Chili dans les premiers jours du mois d’août 1973. Nous avons dû passer peut-être trois semaines là-bas. Là-bas, c’était surtout autour de Santiago, dans la mine El Teniente, une mine de cuivre, je pense. À Valparaíso, on a tourné des images que je n’ai jamais oubliées, qui étaient celles d’une rencontre, qui étaient en même temps une marque d’insatisfaction à l’égard du gouvernement. C’était tous les camionneurs du pays qui se sont retrouvés là-bas. Et ce sont surtout dans ces eaux-là que nous avons évolué à l’époque. »
Guilhem Brouillet [1] : Vous étiez dans tous les centres où il se passait quelque chose…
« Oui, notamment les mouvements de foule, on ne peut pas vraiment comparer avec ce qu’il s’est passé en Égypte ou en Tunisie, mais il y avait quand même un peu de ça. Mais là, ces manifestations n’avaient pas pour but de chasser les dictateurs, c’était plutôt, au contraire, pour s’assurer qu’Allende, en qui ces gens-là avaient mis beaucoup de confiance, saute, se fasse sauter par ce qui s’est produit finalement avec les militaires. »
Sur le côté prophétique du reportage, vous dites qu’il y avait « un homme à abattre » au Chili, en parlant d’Allende.
« C’était un intellectuel froid en comparaison avec Allende qui était un homme d’émotions, ça se voyait dans toutes ses interventions. Lui, c’était vraiment celui qu’on avait dans le collimateur du coté de Washington où il y avait un mouvement anti-Allende qu’il était facile de constater. »
La réaction par rapport au régime d’Allende au sein de la Rédaction de Radio-Canada ?
« Quand nous avons quitté Montréal pour aller tourner le reportage, il y avait en nous une façon, une méthode pour couvrir l’événement qui n’était pas différente d’autres reportages sur d’autres événements que nous avions traités jusque-là. Nous quittions, en montant dans nos bagages, tout ce qu’on pouvait pour y trouver de l’objectivité et ainsi de suite. En ce qui concerne Allende, il s’est passé quelque chose, en tout cas chez moi, de différent. Je ne suis pas devenu, en tournant ce reportage, un apôtre d’Allende. Mais très franchement, j’ai été très touché, très intéressé par la grande ferveur qu’il pouvait y avoir au sein de la population des couches populaires au Chili. Cela n’a pas fait de moi un chantre d’Allende, mais je ne pouvais pas rester insensible à cette ferveur des gens des poblaciones, par exemple autour de Santiago, et qui étaient vraiment la première clientèle d’Allende. »
D’autres équipes de Radio-Canada sont envoyées sur place, du 60 ou du Téléjournal, notamment Jean Charpentier.
« Charpentier, il était au Pérou, lui. Il était le correspondant de notre télévision au Pérou et effectivement il a dû se rendre à Santiago parce que du Pérou il rayonnait un peu sur toute l’Amérique latine – depuis ce temps-là Radio-Canada a eu des correspondants de façon sporadique. Il y en avait une qui était là encore tout récemment et qui s’appelle Juliette Lamarche et qu’ils ont envoyée, pour des raisons qui m’échappent, à Jérusalem après trois ans passés au Brésil. Mais c’est une décision qui m’échappe, ce n’est pas du tout mon problème – donc, il y avait, effectivement, d’autres équipes qui ont dû couvrir l’événement, mais le 60 avait sa façon particulière de couvrir les choses, nous ne travaillions pas pour le journal. »
(09’00) Vous travailliez de façon totalement séparée ou vous échangiez des choses ?
« On n’échangeait pas grand-chose en fait. Ça a beaucoup changé depuis ce temps-là : les journalistes dans les émissions de reportages comme celle de Jean-François Lépine n’étaient pas du tout rattachés à la rédaction qui produisait tous les jours le téléjournal ou les radiojournaux. »
Quelle est la différence dans les délais de travail pour les reportages ?
« Avant d’être au 60, j’étais correspondant à Paris. […] Le délai était largement fonction des moyens techniques qui étaient les nôtres à l’époque. Maintenant, de nos jours, je raconte ça de temps à autre, maintenant c’est comme ça, on voit les journalistes travailler, mais c’était très différent à l’époque. Maintenant, on voit les journalistes aller dans des pays où ils ne sont jamais allés et où ils vont avoir à travailler. Ils descendent de l’escalier sur le tarmac et déjà ils répondent avec une oreillette au chef d’antenne à Montréal. […] Revenons-en à ma période à moi : nous travaillions avec des cameramen qui utilisaient le film. Alors déjà il y avait un ralentissement, les moyens de communication n’étaient pas du tout ce qu’ils sont maintenant. Nous partions avec la bénédiction de la rédaction à Montréal pour aller tourner des sujets pour le téléjournal, pour les émissions d’information, qui venaient de la salle des nouvelles. Et donc je pense que nous étions beaucoup moins surveillés, surveillés je le mets entre guillemets, que les journalistes peuvent l’être maintenant. »
Vous étiez obligés d’aller sur le terrain…
« Oui, sur le terrain, mais aussi avec une très grande liberté de tourner ce que nous voulions. Je ne dis pas qu’aujourd’hui les journalistes ne le font pas, mais ils sont beaucoup plus encadrés. Pas pour des raisons qui tiennent à des impératifs de censure, pas du tout. C’est simplement qu’ils sont bardés de moyens de communication et on les appelle à toute heure du jour et de la nuit. Ils doivent toujours être branchés, alors que nous, nous avions beaucoup plus de latitude. »
Les vidéos d’agence dans votre reportage et dans votre travail à l’époque ?
« C’est une bonne question. Maintenant que je vois Palma sur votre écran, je ne me souviens pas d’avoir fait Palma moi-même. Je me demande si ce n’est pas un extrait d’une interview qui a été donnée à quelqu’un d’autre, une autre télévision avec laquelle la télévision de Radio-Canada a des contacts, des liens, et que nous, en regardant des archives sur le Chili, avant de partir ou en revenant, compte tenu de ce que disait Palma qui nous semblait intéressant, on a même pigé dans cette banque d’archives, dans cette banque d’images pour l’intégrer à notre reportage ? Mais ça, ça se fait encore maintenant. »
Oui, cela se fait même plus que jamais…
« Peut-être que cela se fait plus que jamais, mais il y a plus d’archives aujourd’hui qu’il y en avait en 1973. Et c’est plus facile d’utiliser les archives maintenant parce que tout est numérisé. »
(14’00) Dans « Femme d’aujourd’hui » du 25 octobre 1973, France fait l’interview de Costa Gavras en prenant des images des manifestations anti-golpe (coup d’État) qui sont dans votre reportage… Est-ce un échange ?
« Dans le cas de France, nous étions en instance de divorce à l’époque, alors je ne pense pas que c’était un échange. Mais on allait fouiller dans la salle des archives pour voir ce que l’on pouvait trouver sur tel ou tel sujet puis, dans la mesure où certaines images nous intéressaient, nous les prenions pour les intégrer à notre reportage. C’était tout à fait simple. Cependant, on peut déplorer la façon d’utiliser les archives à l’époque. Par exemple, quand j’étais très jeune, j’ai fait mon premier reportage à New York avec Jack Kerouac : il y avait au départ dans la salle des archives une émission d’une heure avec Jack Kerouac, mais tellement d’images ont été coupées avec le temps, retirées de l’émission par différents journalistes et réalisateurs qui se sont servis dedans que, finalement, il ne reste maintenant qu’une vingtaine de minutes de cette émission là, c’est assez extraordinaire. »
Je voulais justement vous poser la question, en faisant le parallèle entre « Femme d’aujourd’hui » et Kerouac, comment savoir qui a emprunté des images à qui ?
« Maintenant, cela ne se produit plus parce que tout est extrêmement bien fiché, les extraits sont tous copiés. À l’époque ils ne l’étaient pas, c’est ça le drame. »
Le 12 septembre 1973, vous animez l’émission du 60 et là vous rediffusez une partie de votre reportage du 4 septembre, au lendemain du coup d’État.
« Nous sommes revenus sur certaines des images qui avaient été diffusées 15 jours plus tôt. Je présentais l’émission et puis, en même temps, comme c’était mon sujet, j’ai dû réécrire un texte, j’imagine... J’avais oublié que j’avais fait ça. Je me souviens très bien de l’émission du 4 septembre, mais je ne suis pas étonné qu’il y ait eu comme des espèces de spin-off à partir de cette émission-là parce que la chute d’Allende était un événement qui était un événement de portée mondiale. On en a vraiment beaucoup, beaucoup parlé à ce moment-là. Donc ce n’est pas étonnant que nous soyons revenus sur le sujet au 60, deux semaines plus tard. »
Justement, quels sont les délais moyens pour réaliser des émissions comme le 60 ?
« Ça dépend un petit peu du degré d’actualité de cette émission-là : dans le cas d’Allende, c’est évident que, venant tout juste de rentrer de Santiago et mis devant cette réalité qu’il y avait eu un coup d’État, qu’Allende venait de mourir et tout, il nous fallait sortir notre émission le plus rapidement possible. Si cela ne s’était pas passé comme ça, peut-être qu’on aurait pris une quinzaine de jours pour le polir, pour y ajouter des compléments quelconques. Par contre, il y a d’autres reportages : je pense à ça parce qu’on parle de l’Amérique latine. J’ai fait une heure sur le Guatemala et là on a pris tout notre temps pour présenter ça parce qu’il n’y avait aucune actualité qui justifiait qu’on ait à précipiter les choses… »
(20’00) Dans votre travail sur le terrain, dans quelle mesure vous travailliez avec des équipes étrangères, d’autant plus que vous avez travaillé à l’ORTF où vous avez gardé des liens ? Et pour ce sujet en particulier ?
« Sur ce sujet, il devait y avoir d’autres équipes de télévision, c’est sûr, quand nous étions là, fin août/début septembre 1973. Mais je ne me souviens pas d’en avoir croisées. Dans d’autres circonstances, par exemple pendant la guerre des 6 jours, la guerre du Kippour en 1973, d’ailleurs, on se retrouve dans des endroits où il y a bien souvent beaucoup plus de journalistes que ce qu’il peut y avoir de spectateurs que lors des événements que nous sommes allés couvrir. Par exemple, je me souviens que lorsque j’ai fait la visite du Pape chez Athënagoras en Turquie, un matin je me lève et il y avait plein de journalistes qui couvraient l’événement, notamment des Français. Il y avait un journaliste français, Jean-Pierre Elkabbach, un ami à moi, que j’ai vu à quelques reprises quand j’étais correspondant à Paris et qui était à l’ORTF à l’époque. Il me dit : "Nadeau, le vieux fait des folies à Montréal, tu es au courant de ce qu’il se passe ?" C’était De Gaulle à Montréal qui venait de dire son "Vive le Québec libre !" C’était un moment comme il y en a eu plusieurs. Pendant la guerre du Vietnam, par exemple, on croisait constamment des équipes à Saigon avant de repartir couvrir les opérations militaires ou un certain nombre de sujets en rapport avec la guerre. Maintenant, quand on couvre un congrès politique, ça attire les journalistes. Il y en a de tous bords, tous côtés, de tous les pays. Il est assez rare qu’on n’en voie pas. »
Vous avez croisé Morley Safer ?
« Morley Safer ? Oui c’est un Canadien qui était correspondant de la CBC, la télévision canadienne anglophone, à Londres à peu près au moment où je suis arrivé à Paris. Je l’ai interviewé une paire de fois. »
Et pendant la guerre du Vietnam ?
« Il est parti à CBS. […] C’est lui qui a fait tourner une image célèbre qui est un peu une image synthèse de tout ce qui s’est passé au Vietnam et un peu avant en Indochine, une espèce de mépris ou d’assurance militaire très forte : à un moment donné, dans le reportage de Morley Safer, on voit un soldat américain qui avec son briquet Zippo met le feu à une paillote… »
Justement, je vous posais la question parce que j’ai vu un film qui parle de ça et dans lequel intervient Peter Jennings, que vous connaissez bien et qui répond à des questions d’ordre éthique sur le journalisme, notamment au moment de la guerre du Golfe de 1991, même si pour vous c’est déjà hors sujet, car vous n’étiez plus grand reporter. Néanmoins, vous avez vu l’évolution. Est-ce que vous avez vu ce virage de la fin des années 1980 qui passe d’un journalisme où l’on a du temps, à celui de la guerre en direct ?
« On ne parlait pas de la guerre en direct avant la guerre du Golfe, j’ai l’impression. Ce qui était très curieux, c’est que d’une part c’était la guerre en direct, mais que d’autre part on ne savait pas trop quoi présenter, sauf les bombardements de Bagdad décrits par Ben Archer de CNN et puis l’autre, Peter Arnett. On a vu les missiles Tomahawk qui s’abattaient sur la ville. Eh bien ça, c’était la guerre en direct, mais c’est tout ce qu’on a vu. En Arabie Saoudite, où il y avait des Briefings multiquotidiens donnés par la haute autorité militaire américaine, les journalistes étaient là, ils étaient nombreux, ils étaient ensemble. Ils étaient complètement encadrés, je reprends ce mot-là, par l’appareil militaroinformatif des Américains. C’était la guerre en direct, mais il n’y avait rien à présenter ».
Vous parlez du Mc Luhan dans votre ouvrage, mais aussi d’un reportage à Paris qu’on vous a reproché.
« Oui, le Premier Ministre Martin était de passage à Paris avant de partir en Afrique. Là, il y a eu une manifestation. Landry était encore étudiant à Paris et c’était lui qui pilotait cette manifestation-là. Moi j’y suis allé parce que j’étais correspondant à Paris et que je pensais qu’il allait s’y passer des choses intéressantes. Alors j’ai filmé cela et là je me suis fait reprocher le lendemain ou le surlendemain par la direction de l’information d’avoir tourné ce sujet, car, pour eux, il n’y aurait pas eu d’événement du tout si je n’avais pas été là. S’il n’y avait pas eu de caméra, il y aurait eu une manifestation dont personne n’aurait parlé […]. »
(30’00) Revenons à Allende : Jean Charpentier travaille à la fois au Téléjournal, puisqu’il était correspondant, mais il a aussi fait des reportages plus longs pour des magazines.
« Non, je ne crois pas. Pas parce qu’on n’aimait pas son travail. C’était un remarquable journaliste. Il était vraiment très compétent. Mais c’est tout simplement qu’il travaillait, en tant que reporter, pour une unité de production qui était le téléjournal et il produisait des topos d’une à deux minutes. Il n’avait pas accès à des créneaux, ce qui est différent de maintenant où les gens se promènent, ce qui est, d’ailleurs, à mon avis, une bonne façon d’utiliser les compétences. Jean-François Lépine, par exemple, va aller faire un reportage d’une heure sur ce qu’il se passe en Égypte [le printemps arabe], à l’occasion des manifestations, comme il l’a fait, et ça ne l’empêchera pas de temps à autre d’intervenir à l’antenne pendant le téléjournal avec un sujet beaucoup plus concis. »
Pourtant Charpentier a fait un long reportage de 15 minutes à l’époque et d’ailleurs il prend plus facilement position dans ses reportages…
« Ah oui ? C’est possible. Je n’ai pas eu le temps de voir ses reportages à l’époque. J’étais ailleurs, par exemple je couvrais la guerre du Kippour. J’y suis d’ailleurs allé par deux fois, en l’espace de 15 jours, à partir de Montréal. »
À propos du « ton Radio-Canada » et, notamment, du mentorat de Judith Jasmin sur les gens, comment ça se passait réellement ? Est-ce qu’il y avait une sorte de déontologie poussée à l’extrême avec une vision du journalisme objectivé ?
« Il y avait une façon différente d’aborder les sujets et de les traiter à l’époque quand on compare avec ce qu’il se fait maintenant. Le modèle à l’époque, c’était la BBC. Maintenant on ne parle plus jamais de la BBC dans les salles de rédaction, mais, à l’époque, on en parlait beaucoup. Et on disait que c’était comme ça qu’il fallait travailler, à partir des critères de la BBC : une très grande objectivité. René Lévesque m’a dit déjà, à quelques reprises : "Pierre, tu as tendance à certains moments à glisser dans la prise de position, mais n’oublie pas que tes idées doivent rester à la porte du studio". C’était une façon de dire que quand on a le micro en main et qu’on couvre un événement, il fallait vraiment être le plus objectif possible, si l’on peut employer cette expression-là. De nos jours, les journalistes de Radio-Canada interprètent de façon peut-être un peu plus personnelle les événements qu’ils sont appelés à filmer, à tourner. Mais moi, d’ailleurs, je trouve que c’est bien. Je crois que la façon dont nous fonctionnions, à l’époque, c’était une façon plutôt froide et moins intéressante que maintenant ».
(35’00) Est-ce que vous ne pensez pas, pour reprendre une critique qui m’a été formulée par votre consoeur Sophie Langlois, qu’il y a aujourd’hui une dérive, dans les médias d’actualité occidentaux, vers une « One-sided information », c’est-à-dire le risque de ne plus s’intéresser à un des deux camps en présence ? Est-ce que vous ne pensez pas que cela tranche avec votre époque ?
« Oui il est évident qu’elle a raison, qu’il ne faut pas en arriver là. Mais si vous revenez à Allende, il est évident que nous, les journalistes et l’équipe de production, avions une sympathie pour sa cause, mais surtout pour les gens qui l’appuyaient, plus que dans d’autres sujets que j’ai pu tourner par la suite. J’ai senti que j’étais vraiment impliqué dans ce qu’il se passait au Chili à l’époque. Il m’est arrivé, par contre, de signer plein de reportages où là j’appliquais la formule, qui n’est pas que celle de la BBC d’ailleurs, qui est d’essayer d’être objectif, d’apporter au téléspectateur un maximum d’éléments qui vont lui permettre de se faire une opinion. Ce n’est pas à nous de dire aux gens comment ils doivent penser. Mais par contre, c’est notre travail de ramener à l’avant-plan tout ce qu’il y a d’important en rapport avec un sujet et indépendamment de ce que peuvent être nos opinions personnelles sur le sujet en question. »
Vous avez travaillé à l’ORTF, où vous avez rencontré Léon Zitrone. Dans votre livre, vous dites que la télévision sous de Gaulle est une télévision sous contrôle. Pouvez-vous nous dire quelle est la différence/ressemblance avec Radio-Canada dans la façon de traiter l’information, en particulier « délicate », « sensible » ?
« Il est certain que quand on voit aujourd’hui une émission comme On n’est pas couchés, de Ruquier, Zemmour et Nolo, quand on voit cette émission on voit qu’il y a aussi une belle impertinence à l’égard du pouvoir politique, notamment par exemple du président Sarkozy, qui se fait vraiment malmener à la télévision française, mais d’une façon qui va même à mon avis par moments beaucoup trop loin. C’est une chose de critiquer les opinions politiques de quelqu’un, c’en est une autre de ne rater aucune espèce d’occasion pour chercher à le ridiculiser. Mais là il y a vraiment un monde entre cette façon de pratiquer l’information et l’ORTF, à l’époque où le Général de Gaulle n’acceptait de se faire poser des questions, sauf dans les conférences de presse, que par un seul journaliste qui était Michel Droit. Personne d’autre n’aurait pu poser de questions au Général de Gaulle. »
(40’00) Sans aller jusqu’à de Gaulle, en remontant simplement jusqu’à Alain Peyrefitte, est-ce que l’on ressentait la pression politique sur les sujets d’actualité tout simplement ? »
« Écoutez, je ne l’ai jamais vu personnellement, mais on me l’a tellement dit quand j’étais à Paris, entre 1965 et 1968, le ministre de l’Information qui n’était pas encore Peyrefitte, on disait de lui qu’il assistait aux conférences de rédaction le matin. Peut-être qu’il n’allait pas jusqu’à être physiquement là, présent, mais il y avait des collaborateurs qui étaient sa courroie de transmission à ce ministre-là et qui étaient chargés de préparer le journal pour le soir. Il n’y avait pas de différence entre cette façon de pratiquer l’information et celle qu’il pouvait y avoir, quelques années plus tard, avec Ceausescu et ses sbires, ça devait être un peu la même chose. Maintenant, on est vraiment dans l’autre extrême. »
Et vous à titre personnel, vous n’avez jamais ressenti de pression ?
« Non, mais moi j’ai travaillé pour le service Amérique du Nord de l’ORTF. Nous étions dans un petit bureau et nous nous trouvions là à 4 ou à 5. C’était assez extraordinaire d’ailleurs. 4 ou 5 tous les jours. Moi, j’avais à écrire un petit texte de deux minutes à deux minutes trente qui était relu par le directeur de ce bureau-là, Pierre Emmanuel, qui était un grand écrivain français, et qui était un grand poète entre autres. Il a fini à l’Académie française, d’ailleurs. Et puis il y avait Albert Écart et Zitrone qui étaient là tous les jours, et puis il y avait aussi un journaliste qui s’appelait Robert Lacontre, et Charles Temerson avec qui j’ai travaillé et qui m’a beaucoup aidé à faire mes premiers pas dans ce métier. Emmanuel me faisait remarquer, suggérer des changements dans mon texte. À certains moments, il relisait mon texte en me disant : "Nadeau vous êtes vraiment comme tous les Canadiens que je connais" – on ne disait pas Québécois à l’époque. Il pensait à Jacques Languirand, il pensait à d’autres qui étaient passés par le service Amérique du Nord de l’ORTF avant moi. Il disait : "Vous avez le sens de la question, mais vous ne savez pas écrire. Alors je vais vous apprendre à écrire". Et en fait j’ai travaillé avec lui pendant quatre ou cinq mois et j’avais l’impression d’avoir appris pas mal de choses quant à la façon d’évaluer un sujet et de le raconter. […] C’était un service un petit peu à part, je ne travaillais pas, par exemple, pour la rédaction du journal ORTF destiné au public français, je travaillais vraiment pour le service Amérique du Nord. »
[…] (57’00 ; À propos du journalisme aujourd’hui tel que pratiqué à Radio-Canada et France2)
« Je compare tous les soirs la première partie du journal de Radio-Canada, de 6h à 6h30, avec le journal de France2, de 6h30 à 7h00, que je trouve vraiment bien fait. Je trouve en même temps qu’il couvre bien l’événement, mieux que les Américains à mon avis. On met plus de temps, plus de moyens, j’ai l’impression. Il y a certainement, en tout cas, plus d’équipes sur certains sujets d’importance que les Américains peuvent le faire et à plus forte raison les Canadiens. »
(59’00) En politique étrangère, ne trouvez-vous pas qu’il reste quand même une ligne jaune à ne pas franchir pour les journalistes qui restent obligés de respecter la ligne diplomatique française ?
« Je ne sais pas, mais ce que je trouve rafraîchissant, c’est de voir un invité, dans "On n’est pas couchés", dire que les Français étaient là en Libye pour vendre leurs armes et c’était une occasion merveilleuse pour eux de vendre le Rafale et puis le Mirage dans leurs performances de combat. »
(1’00’00’’) Oui, mais là on est un samedi soir à 23h à "On n’est pas couchés". Je vous remercie d’avoir répondu à ces questions […] J’aurais aussi voulu en savoir un peu plus sur M. Charpentier…
« Puisque vous me parlez de Jean, je l’ai quand même vu quatre ou cinq fois depuis ce temps-là. Mais à un moment donné il a quitté Radio-Canada. Il est devenu chef des services d’information de Pierre Trudeau quand il était Premier ministre. Et moi ce que j’allais vous dire c’est que, quand j’ai quitté Santiago pour remonter à Montréal, j’avais changé d’avion à Lima. Et Jean était encore à Lima, il n’était pas encore allé à Santiago, il s’apprêtait à y aller. Et il était venu me chercher à l’aéroport. Il m’avait invité à dîner chez lui, j’avais dormi chez lui. Il m’avait raccompagné le lendemain matin. J’avais d’excellents rapports avec lui. »
* BONIS :
1- Échange de courriels du 24/09/2011 :
À propos de Jean Charpentier : « Charpentier, c’est un euphémisme de dire que Jean était un conservateur. Mais il n’était pas d’extrême droite, loin de là. De nos jours, il ne serait pas du Tea party, par exemple. Cela dit, il n’aimait pas beaucoup Allende, mais de là à lui livrer bataille au TJ, certainement pas. »
À propos de Michel Gauthier : « J’ai parlé à mon vieil ami Pierre Castonguay, le réalisateur du 60. Il était avec moi au Chili. Michel Gauthier, cela ne lui dit rien. Comme à moi d’ailleurs, tout au plus un vague souvenir. Il me semble qu’un Gauthier a dans le temps été mêlé à une grève à La Presse. Je poursuis mes ’’investigations’’. Je trouve ça assez marrant d’ailleurs. [...] J’ai parlé à quelqu’un de la FPJQ. Ils ne voient pas de Michel Gauthier qui aurait été journaliste dans les années 70. »
2- Échange de courriels du 25/09/2011 :
Ma première question concerne la comparaison entre les télévisions Radio-Canada et ORTF à la fin des années 1960-début des années 1970) : avez-vous ressenti qu’une plus grande liberté régnait dans l’une ou l’autre des deux chaînes ?
« Comme je vous disais, avant le retour de De Gaulle en 1958, l’ORTF ne m’apparaissait pas contrôlée par le gouvernement. Mais les choses allaient changer par la suite (ministre de l’Information à la conférence de rédaction, etc.). Ici, à Radio-Canada, il n’y avait pas de contrôle : on était sur le modèle BBC. »
Ma seconde question concerne la télévision de Radio-Canada exclusivement : avez-vous l’impression que le téléjournal remplit toujours autant sa mission d’information en rubrique internationale qu’à l’époque où vous étiez reporter ?
« L’actualité internationale était mieux ’’couverte" par l’ORTF, mais, à compter de 1960, il y a eu une amélioration sur Radio-Canada. Aujourd’hui, Radio-Canada diffuse une émission sur les correspondants. J’y raconte mes voyages au Vietnam. Vous pouvez la télécharger en sur le site de Radio-Canada. » (Épisode 2 : Les années 60, à l’heure des grandes contestations).
3- Interview complémentaire de Pierre Nadeau du 02/10/2011 dans l’émission de Radio de Radio-Canada (dans le cadre de son 75e anniversaire) : « Nos témoins sur la ligne de feu - Épisode 3 : Les années 70 : la fin du rêve chilien, le début du rêve polonais » (extrait : 4’45’’ – de 8’45’’ à 13’30’’) :
Pierre Nadeau : « Probablement, le reportage qui m’a le plus touché personnellement, c’est la chute de Salvador Allende au Chili. En 1973, à la fin du mois d’août, il y avait aux États-Unis, de façon évidente, une idée qui avait cours dans l’administration américaine, notamment du côté du secrétaire d’État qui était Kissinger. Je rappelle qu’à ce moment-là, c’était Richard Nixon qui était président. Il y avait donc chez ces gens-là l’inquiétude que si Allende réussissait à s’implanter davantage au Chili, il y aurait, après Cuba de Castro, un régime de gauche que ces Américains, en tout cas ceux qui étaient au pouvoir à l’époque, ne pouvaient pas tolérer. [Extrait du reportage : « Le Chili ne pouvait seul décider de ses institutions : pour certains intérêts américains, le socialisme démocratique devait être combattu par tous les moyens. Un homme doit donc disparaître : Salvador Allende. »]
Quand je suis arrivé avec Pierre Castongay et l’équipe à Santiago, ce que nous avons constaté, c’est qu’il y avait une sorte de tension dans la ville qui était extraordinaire. C’était indescriptible. Et nous, nous étions là pour voir jusqu’à quel point le régime d’Allende pouvait subsister. [Extrait du reportage (musique de la relève de la garde à la Moneda : « Par la raison ou par la force : la devise du Chili symbolise la tentative que le Président décrit comme celle de la dernière chance »] On a donc, pendant l’espace de deux ou trois semaines, parcouru une bonne partie du pays, tourné des images, recueilli les commentaires de beaucoup de gens qui étaient d’une façon extrêmement intense derrière le gouvernement d’Allende, comme, d’ailleurs, on a interviewé des gens qui étaient des adversaires d’Allende et qui, je me souviens entre autres dans un quartier bourgeois de Santiago, s’étaient eux aussi mobilisés pour bloquer Allende. [Extrait du reportage : « Le pays est au bord de la guerre civile. D’un côté, une classe moyenne et une bourgeoisie révoltées par la détérioration de la situation économique et dont les mouvements de protestations de mieux en mieux organisés sont soutenus de l’extérieur. En face, une classe ouvrière qui a élu Allende il y a trois ans et veut que le gouvernement poursuive sa marche vers le socialisme. »]
Ce qu’on sentait aussi, ce qu’on constatait, c’est que dans les banlieues de Santiago, un peu partout dans le pays, les gens qui étaient le moins pourvus avaient en Allende une confiance absolue. Ils avaient vraiment le sentiment qu’avec Allende leur sort serait amélioré. [Extrait du reportage : « Autour de Santiago, 1 million de personnes vivent dans des bidonvilles que le gouvernement d’Allende s’est efforcé de rendre plus confortables. L’amélioration des conditions de logement dans les Poblaciones, c’est le nom de ces communes, était une des priorités du gouvernement d’Unité Populaire. Et c’est ici, en fait, que se recrutent les partisans d’Allende. Pour la première fois, ils se reconnaissent dans ce gouvernement "qui ne vaut peut-être rien, disent-ils, mais qui est notre gouvernement". »] Ils protégeaient Allende et les idées qui étaient celles d’Allende. Ils les protégeaient, mais avec beaucoup, beaucoup d’intensité. À ce moment-là, il y avait des manifestations un peu partout dans la ville de Santiago comme il y en avait ailleurs dans le pays et je me souviens encore de voir les gens qui chantaient constamment au cours de ces manifestations. Il y avait comme une espèce de slogan qui était chanté par eux qui vraiment incarnait beaucoup la détermination qui était la leur. [Extrait du reportage : Chanson El pueblo unido en live dans une manifestation.]
El pueblo unido jamás será vencido : un peuple uni ne sera jamais vaincu. Et tout ça dit par des gens qui sentaient bien qu’il se préparait quelque chose et que le gouvernement dans lequel ils croyaient, qui était celui d’Allende, était vraiment très très menacé. Après un certain temps, nous avions vraiment une série de témoignages qui étaient vraiment plus riches les uns que les autres. Nous nous avions vraiment tout ce qu’il faut pour faire une bonne émission de télévision en se disant "on ne va quand même pas rester ici pendant deux mois si jamais il doit y avoir un coup d’État". On sentait que le coup d’État était très proche, mais on ne savait pas exactement quand il aurait lieu. Nous sommes rentrés à Montréal et, à peine le temps de développer le film qu’Allende était renversé. Tout ça a donné un reportage qui était vraiment, je crois, extrêmement intéressant. Pour moi, en tout cas, c’est vraiment le reportage dont je suis peut-être le plus fier. »
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